ERICK-ACHILLE OMAR NKO’O : « LES VOISINS DU QATAR ONT DU MAL À ACCEPTER SES VELLÉITÉS HÉGÉMONIQUES »

Enseignant et spécialiste du monde arabo-musulman
Enseignant et spécialiste du monde arabo-musulman

L’enseignant et spécialiste du monde arabo-musulman analyse l’escapade diplomatique contre le Qatar orchestrée depuis le 5 juin dernier par plusieurs pays du Golfe et africains. Tout en donnant quelques pistes de sortie de crise, il revient sur les risques d’enlisement ainsi que le rôle des pays africains.

 

Depuis le 5 juin dernier, plusieurs pays du Golfe dont l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et Yémen ainsi que des nations africaines à l’instar de l’Egypte, l’Île Maurice, la Lybie et la Mauritanie ont décidé de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Quelle analyse faites-vous de cette escapade diplomatique inédite ?

Avant de me pencher sur la question posée, permettez-moi un tant soit peu de faire un léger détour sur les raisons d’une telle décision. En effet, depuis près de deux décennies, le système sécuritaire mondial est fragilisé par de violentes secousses du terrorisme transfrontalier avec des attaques terroristes dans les quatre coins du monde. En réponse à cette menace, la communauté internationale s’est mobilisée à plusieurs reprises sans succès. Malgré ces multiples déploiements, le terrorisme a au contraire connu des proportions inquiétantes. Et c’est le Qatar, quatrième producteur du gaz naturel après les états unis, la Russie et l’Iran qui est accusé à tort ou à raison par ses voisins du golfe persique d’être le principal financier de ce type de terrorisme.  Dans leur changement de stratégies, les pays du golfe et leurs alliés africains ont décidé de rompre leurs relations avec  le Qatar qui selon eux finance le terrorisme.  Ce qui de mon point de vue n’est pas totalement vrai.  Parce que ce n’est pas le Qatar qui a déstabilisé l’Irak siège de Daech mais les Etats unis et la France avec la bénédiction de l’Arabie saoudite, où les états unis ont une base militaire américaine. Bien plus, ce n’est pas le Qatar seul qui a déstabilisé la Lybie. Il l’a fait au côté de la France, l’Arabie saoudite et les Etats unis.  D’ailleurs certains chefs d’Etats africains avaient, au début de la révolution libyenne, prévenu de risques élevés de radicalisation et de terrorisme dans la sous-région. La déstabilisation de la Lybie et de l’Iran sont à l’origine du terrorisme « takfiriste » contemporain. Aussi, il ne faut pas omettre de rappeler que l’Arabie saoudite et le Qatar sont tous les deux responsables de ce type de terrorisme pour avoir participé à la déstabilisation de la Lybie et de l’Irak et dans une certaine mesure de la Syrie.  Certes, le Qatar soutient ouvertement les frères musulmans dans le monde, mais ce soutien ne peut sous aucun prétexte être assimilé au soutien au terrorisme. D’ailleurs la réticence des Etats unis qui ont des bases militaires au Qatar et en Arabie saoudite en dit long sur la nature et la relativité de ces accusations.

 

Au-delà du soutien au terrorisme dont est accusé le Qatar, peut-on parler de conflit d’intérêt qui oppose des peuples divisés à la base par leur appartenance tribale et leur idéologie religieuse?

En réalité, cette escalade diplomatique est une fois de plus la preuve qu’il existe un conflit d’intérêt permanent et une crise de leadership entre sunnite-sunnites représentés par l’Arabie saoudite, frères musulmans-sunnites représentés par le Qatar d’une part et d’autre part le conflit  sunnite-chiites opposant l’ensemble des pays du golfe à l’Iran, la Syrie et le Hisbollah libanais. Un conflit qui a sans doute un enjeu géopolitique et notamment dans la géopolitique de l’islam. En effet,  l’isolement du Qatar par l’Arabie saoudite démontre à suffisance la tension qu’il y a entre les différents courants islamiques influencés par l’Arabie saoudite sunnite-sunnite, le Qatar frère-musulman-sunnite, et l’Iran chi’ite ennemie du premier. Aussi, la volonté du Qatar de s’affirmer dans la géopolitique mondiale, la géopolitique du football et la géo-économie mondiale semble gêner ses voisins qui ont du mal à accepter une telle velléité hégémonique et un tel expansionnisme économique et culturel. Par ailleurs, on peut croire que les relations entre le Qatar sunnite et l’Iran chi’ite sont sans doute la cause principale de l’offensive saoudienne. Dans le contexte d’une concurrence sans merci que l’Arabie saoudite livre à l’Iran, le Qatar malgré sa proximité avec l’Arabie saoudite a gardé une autonomie et a maintenu des liens avec le rival chiite, l’Iran.

 

Comment peut-on envisager une sortie de crise qui permettrait à tous ces pays de renouer le dialogue politique et économique ?

Disons que le monde arabo-musulman a des instances de dialogue à l’exemple de la ligue arabe. Sauf que je ne pense pas qu’à l’allure où vont les choses, le dialogue va être ouvert d’aussitôt ; du moins tant que le Qatar ne sera pas affaibli et freiner dans sa course hégémonique facilitée par sa chaine de télévision aljazira. Or l’Arabie saoudite a toujours voulu jouer le rôle de leader dans cette région. Vous pouvez donc comprendre qu’il n’y aura pas de dialogue tant que le Qatar ne se rangera pas et se soumettra à la diplomatie saoudienne.

 

A longue, cette situation de crise ne serait-elle pas un handicap économique pour l’ensemble des pays du golfe, compte tenu du rôle déterminant du Qatar dans la zone ?

A n’en point douter les conséquences seront énormes. Il est évident qu’il y aura un coup sur les échanges économiques notamment pour le Qatar parce que l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis sont ses plus importants partenaires commerciaux notamment dans le commerce alimentaire. Dans tous les cas, cette politique isolationniste à l’endroit du Qatar portera ses fruits dans un délai relativement court. Le Qatar bien qu’étant un grand producteur de gaz naturel a tout à perdre face à l’ensemble des pays du golfe qui sans doute fermeront, leurs frontières maritimes et terrestres avec lui.

 

Qu’est-ce qui motive certains pays africains à rompre ou suspendre leur relation diplomatique avec le Qatar ? Le cas du Sénégal et le Tchad qui ont rappelé leurs ambassadeurs ou encore de l’Egypte, la Mauritanie et autres qui ont purement et simplement rompu leurs relations diplomatiques avec le petit émirat du Golfe.

Comme d’habitude, les pays africains n’ont rien à offrir parce que structurellement et systématiquement faibles, fragiles et pauvres. Ce qui ne leur donne pas la force et la possibilité de pouvoir prendre position sur certains sujets sensibles. On l’a vu avec la guerre froide. Les Africains avaient opté pour la neutralité. Au conseil de sécurité, les africains sont généralement neutres. Pour le cas d’espèce, la majeure partie des pays africains en particulier et du monde en général, pratiquent un islam sunnite avec pour point de repère l’Arabie saoudite où se trouve la KA’ABAT, lieu de pèlerinage de tous les musulmans sunnites.  Pour ce qui est de l’Egypte, le gouvernement d’Abdelfattah Alssissi rompt ses relations avec le Qatar tout simplement parce que celui-ci a exprimé son soutien aux frères musulmans que le régime militaire égyptien avait renversé. Dans tous les cas, pour comprendre le positionnement des pays africains vis-à-vis du Qatar, il faut savoir que c’est l’Arabie saoudite qui est le guide spirituel de l’islam sunnite que l’ensemble des pays africains pratiquent. Vu dans cette perspective, ceux-ci  ne peuvent qu’accompagner et soutenir, sans mot dire, l’Arabie saoudite, leur guide, dans sa volonté d’écraser et de museler le Qatar qui pour elle s’agite un peu trop politiquement dans la région du golfe persique.  En un mot comme en mille, les pays africains tout  comme les américains suivent la politique de l’Arabie saoudite dans la région du golfe.

 

Source : Afrique orient

 

 

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1 Comment on "ERICK-ACHILLE OMAR NKO’O : « LES VOISINS DU QATAR ONT DU MAL À ACCEPTER SES VELLÉITÉS HÉGÉMONIQUES »"

  1. Thanks, great article.

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