Rigobert Kenmogne analyse l’arrestation du Président Ambazonien

Le président autoproclamé de l’Ambazonie, a été arrêté dans un hôtel à Abuja, en compagnie de 9 de ses lieutenants en début du mois de janvier 2018.

Le leader sécessionniste et ses hommes tenaient alors une réunion qui, selon le communiqué de leur secrétaire à la communication, avait pour but de discuter de la question des réfugiés anglophones au Nigéria. Si d’après les sécessionnistes, Sisiku et compagnie ont été enlevés par des hommes armés camerounais, difficile de la croire, d’autant que d’après nos confrères du site d’information nigérian, Premium Times, le leader sécessionniste Camerounais a été arrêté par les Services de Sécurité d’État nigérian. Selon Rfi, il s’agit d’une opération conjointe entre l’armée camerounaise et le gouvernement nigérian.

Sisiku Tabe Ayuk, le président autoproclamé de l’Ambazonie

Sisiku Tabe Ayuk, le président autoproclamé de l’Ambazonie

Rigobert Kenmogne répond à la rédaction du journal Emergence.

Tout d’abord, je remercie le quotidien Emergence de l’opportunité qu’il m’offre afin de donner une opinion sur cette actualité plutôt controversée dans un contexte particulièrement tendu.

Les relations entre le Nigeria et le Cameroun sont solides et datent de 1960, du point de vue de la coopération entre les deux Etats. Plusieurs accords ont meublé ces dizaines d’années de coopérations. Notamment, l’Accord d’amitié et de coopération du 06 février 1963 ;le Protocole d’Accord sur le contrôle du mouvement des personnes et des biens du 06 février 1963 ; l’Accord culturel, social et technique du 22 mars 1972 ;l’Accord commercial du 06 février 1963 révisé le 13 janvier 1982 et le 11 avril 2014 à Yaoundé ;l’Accord sur les services aériens du 19 mai 1978 ;l’Accord de coopération en matière de police du 27 mars 1972 ;l’Accord de coopération judiciaire du 27 mars 1972 ;le Mémorandum d’entente relatif au projet routier transnational pour la facilitation du transport entre le Cameroun et le Nigeria du 29 mars 2006 à Yaoundé ;l’Accord de Greentree du 12 juin 2006 ;l’Accord relatif à l’interconnexion électrique Cameroun-Nigeria, signé le 18 février 2011 à Yaoundé ;l’Accord de Coopération dans le domaine du Sport et de l’Education Physique, signé le 18 février 2011 à Yaoundé ;l’Accord portant création du Comité de sécurité transfrontalière Cameroun-Nigeria, signé le 28 février 2012 à Abuja ;l’Accord de coopération dans les domaines des Sciences et des Technologies, signé le 11 avril 2014 à Yaoundé et le Protocole relatif au programme de mise en œuvre de la coopération et des échanges culturels, signé le 11 avril 2014 pour ne pas aller plus loin.

Le Cameroun partage avec l’Etat nigérian une frontière d’une longueur totale de 1690 km. Le Cameroun et le Nigeria partage aussi de manière historique une culture linguistique qui est la langue anglaise. Ces éléments montrent à suffisance le rapprochement entre ces deux Etats, ainsi que leurs populations.

Ceci étant, l’actualité sur l’arrestation de Sisiku Tabe Ayuk, le président autoproclamé de l’Ambazonie et ses lieutenants pose automatique plusieurs problèmes au niveau de la coopération entre les deux Etats de la base jusqu’au sommet. Le plus important ici étant la gestion de l’information entre les deux entités ainsi qu’au niveau international ; le Cameroun va-t-il donner le ton où le Nigeria doit-il le faire ? A ce niveau, difficile à dire au regard des niveaux pluriels de gestion de l’information et des conséquences qui peuvent en découler de l’interprétation. La gestion de l’information ici est un moteur clé. Certains responsables des services de renseignement nigérians n’ont pas jusque-là affirmé une telle arrestation, laissant planer une complexité. C’est normal c’est la « guerre » et c’est aussi une guerre de l’information.

L’arrestation de ces leaders sécessionnistes, est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

Il est évident de répondre à cette question par l’affirmative mais avec des réserves. L’arrestation de ces leaders sécessionnistes est en partie une victoire pour le Cameroun et le régime de Yaoundé. Elle démontre les capacités de l’Etat camerounais à traquer les fauteurs de trouble, même hors du territoire national. Elle montre aussi que le Cameroun est déterminé dans sa trajectoire vers l’unité nationale, donc une consolidation pérenne des acquis lointains. La nouvelle de l’arrestation est aussi une victoire pour les services de renseignement camerounais en matière de travail et de coopération discret et efficace avec les pays voisins.
Mais une telle arrestation de groupe dans un pays étranger peut aussi poser plus de problèmes que de solutions. Les deux communautés peuvent commencer à se regarder en chien de faïence ; avec la naissance de la suspicion. La crise anglophone peut aussi s’embraser après une telle capture de ses leaders actuels de premier rang, créant une radicalisation rapide des positions. Nous avons vu ce scenario avec la mort des fondateurs de Boko Haram qui a sérieusement radicalisé les combattants de cette secte. Espérons ne pas se situer dans ce schéma. A la veille de plusieurs élections au niveau national en 2018, une telle arrestation peut également créer un changement soudain de comportement de ceux qui espéraient un dialogue dans la crise anglophone et avoir un effet négatif sur le choix électoral.

Ces arrestations peuvent-elles décapiter le mouvement et ramener la sérénité dans les régions en crise ?

Une arrestation d’un leader, encore plus un groupe de leaders d’un mouvement structuré comme cela semble se dessiner depuis plusieurs mois ne ramène pas forcement la sérénité. Sur les pistes de cette arrestation, plusieurs hypothèses se dessinent en défaveur de la paix au Cameroun.
Primo, la radicalisation des leaders de second rang et le changement du discours des soutiens. Les séparatistes peuvent accentuer leurs actes d’insécurité dans le but de se faire plus entendre de gré ou de force, et avec un prétexte qu’ils revendiquent la libération de leurs leaders.
Secundo, de nouveaux leaders peuvent naitre, et parfois avec des objectifs idéologiques différents, devant donc créer des groupuscules de séparatistes. Certains groupes peuvent être des radicaux, d’autres progressistes ou modérés. Cette scission après une arrestation des leaders devant poser à son tour un problème majeur pour la sérénité : celui de la maitrise de la situation sur le terrain. C’est-à-dire la maitrise des opérations sur le terrain pourrait se complexifier, tout en créant des impasses aux forces de maintien de l’ordre. Les autorités camerounises pourront être face à une pieuvre dont chaque tête coupée en produit deux.

On constate néanmoins que dans ces régions, malgré ces arrestations, les villes ont plus que jamais lieu. Peut-on toujours soutenir que Paul Biya a marqué un grand coup ?

C’est un grand coup néanmoins ! C’est aussi un grand coup médiatique. Etant en période pré-électorale les gestes et attitudes des futurs candidats déclarés ou non sont scrutés à la loupe par l’opinion nationale et internationale. Les actes de Sisiku Tabe Ayuk, le président autoproclamé de l’Ambazonie et Cie étant considérés comme des actes terroristes, une telle arrestation provoque à coup sûr un soutien international. C’est une victoire pour les Etas qui luttent contre le terrorisme, s’ils considèrent le cas du Cameroun comme tel. Cela est un point de gagner aussi pour des partenaires économiques ont un intérêt au Cameroun dans le contexte actuel.

Le Nigeria doit-il extradé ces Ambazoniens au Cameroun ?

Cette préoccupation se rapproche de celles des Organisations Nationales et Internationales de Défense des Droits de l’Homme. En matière d’extradition les Etats signent régulièrement des protocoles d’accords pour mieux coordonner de telles opérations. Mais entre le Cameroun et le Nigeria, cela ne semble pas avoir été au menu de l’Accord de coopération judiciaire du 27 mars 1972, ni l’Accord de coopération en matière de police du 27 mars 1972. Dans ce cas de figure, les leaders arrêtés peuvent rester dans les bras des services de renseignement nigérian en attentant la finalisation d’un accord de principe sur ce chapitre par les deux parties. Dans un autre cas de figure, exploitant le vide juridique, le Cameroun peut demander expressément par les couloirs diplomatiques leur extradition pour jugement.

En tout état de cause, l’arrestation de ces leaders sécessionistes sur le sol nigérian soit par les forces nigérianes, soit par les forces camerounaises ou soit par des forces multinationales pourrait laisser une grosse tâche d’huile dans l’histoire des relations entre le Cameroun et le Nigéria. /

Rigobert Kenmogne, Journaliste/Ecrivain
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